La cuisine thaïlandaise de ma mère n’était pas mauvaise pour moi, mais les régimes américains à la mode, oui

La directrice de l’alimentation de WW explique comment grandir aux États-Unis dans sa famille thaïlandaise a déformé sa conception de la santé et du mieux-être – et comment elle a changé pour le mieux.

Il est 18 h 30 quand je rentre de l’entraînement de basketball. Ma mère prépare le souper dans la cuisine, comme elle le fait la plupart des soirs après le travail. Elle est une cuisinière talentueuse, reconnue par ses amis et sa famille pour ses plats délicieux et complexes. L’odeur m’assaille quand je franchis le seuil. Notre appartement de New York est parfumé d’aromates grésillants, qui nous font presque piquer les yeux.

Quelques instants plus tard, je me précipite à la table pour manger : cari vert de bœuf avec gloire du matin sautée et riz au jasmin. Je mange la nourriture de façon robotique, en nettoyant mon assiette. Je n’apprécie pas l’onctuosité du lait de coco, la tendreté du bœuf, l’astringence des mini aubergines spéciales que ma mère se procure dans une petite épicerie thaïlandaise du centre-ville. Je ne remarque pas comment les tiges creuses et croquantes des légumes verts à l’ail offrent un répit végétal à la riche complexité du cari. En quelque sorte, je ne veux pas du tout manger cette nourriture. J’ai 16 ans et tout ce que je veux, c’est une simple poitrine de poulet bouillie avec de la laitue et de la vinaigrette à part.

Je suis convaincue que la cuisine thaïlandaise de ma mère m’empêche de devenir la personne la plus fabuleuse qui soit. Les régimes restrictifs à faible teneur en glucides et en lipides font fureur en ce moment, et nos recettes familiales regorgent d’aliments interdits. La plupart de nos repas sont servis sur une base de riz blanc ou de nouilles. Ma mère utilise de l’huile d’arachide dans les sautés et du lait de coco entier – jamais « allégé » – dans les caris. J’en veux à son entêtement culinaire : Elle n’a pas compris que les glucides et le gras sont mauvais pour nous?

Sous l’effet d’un puissant cocktail d’hormones adolescentes et d’insécurité, j’absorbe les messages occidentaux à propos des plats célèbres de mes origines thaïlandaises et je les retourne contre moi. À ce moment-là, j’ai acquis le sentiment que mon corps est en surpoids et que c’est la seule chose qui compte, même si je suis une athlète de haut niveau et que je suis en parfaite santé. Je feuillette les magazines de mode et je vois des articles vantant les mérites des régimes de salade de 30 jours, en souhaitant pouvoir perdre moi aussi « ces quelques derniers kilos ». Je ne ressemble pas du tout à Katie Holmes ou à Sarah Michelle Gellar (même si, pour être honnête, le programme télé du mercredi soir était vraiment excellent).

Il me faudra des années pour réaliser que mon régime alimentaire et mon corps ne sont pas les problèmes. Pour l’instant, je ne vois rien de bon dans mon alimentation – la variété de légumes frais parmi le riz et les nouilles, le recours à des sources de protéines maigres comme les fruits de mer, le poulet et les œufs, et les portions plus modestes de viande rouge. Le pire, c’est que je n’arrive pas à apprécier le fait que la cuisine de ma mère est une lettre d’amour quotidienne pour notre famille. Le parti pris occidental brouille le message.

En fait, sans même s’en rendre compte, ma mère m’inculque de précieuses leçons en défiant les normes dominantes. À 16 ans, je suis en train d’apprendre ces leçons, même s’il me faudra une décennie pour les assimiler. Un jour, je deviendrai une professionnelle de la cuisine qui élabore des contenus alimentaires pour toutes sortes de palais, de cultures et de besoins. J’en viendrai à constater qu’aucun groupe ne détient à lui seul les réponses à une alimentation saine et que le parcours vers le mieux-être est différent pour chacun. Tôt ou tard, il y aura un déclic pour moi : c’est la culture qui définit et enrichit votre identité qui devrait vous guider dans votre parcours vers une alimentation saine et joyeuse, et non un article sur les « corps en bikini ».

Avec le temps, je verrai la culture alimentaire occidentale se rattraper dans une certaine mesure et devenir un peu plus inclusive en reconnaissant la valeur des différentes cuisines, de la Thaïlande à la Turquie. Je rirai lorsque certains aliments et ingrédients familiers, comme le kombucha et le curcuma, deviendront des produits à la mode une fois qu’ils auront été « découverts » par les Occidentaux et cueillis par les chasseurs de tendances de la culture populaire. Je verrai que nous avons encore du travail à faire pour célébrer l’ampleur et la diversité réelles d’une alimentation saine.

Submergée par mes sentiments d’adolescente, j’ai du mal à m’imaginer en tant qu’adulte en train de préparer des caris à la maison comme le faisait ma mère. Mais je le ferai. Je vais patiemment saisir la pâte de cari jusqu’à ce que les épices dans l’air me piquent les yeux. Je vais faire bouillir le lait de coco entier jusqu’à ce qu’il se sépare. J’ajouterai des piments thaïlandais supplémentaires ainsi que des feuilles de combava odorantes et citronnées achetées au petit marché préféré de ma mère. Je nourrirai ma famille avec amour et confiance, et je remercierai ma mère de m’avoir montré comment faire.

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Sherry Rujikarn est directrice de l’alimentation à WW International, où elle supervise les livres de cuisine, les recettes et le contenu alimentaire général. Elle a consacré sa carrière à élaborer et à tester des recettes, à cerner les tendances alimentaires et à enseigner aux cuisiniers amateurs tout ce qui touche la cuisine, comme la planification des repas, les ingrédients, les astuces de préparation et l’art de recevoir. Suivez-la sur Instagram @sherryrouge pour obtenir un aperçu de son délicieux monde